Paris n'existe plus. C'est du moins ce que semble dire Aki Kaurismäki dans La vie de Bohème, qui vient ressusciter les mythes parisiens fantasmés par son oeil de cinéphile. Histoire que le réalisateur coud de fil blanc où trois personnages voient leur destin inévitablement se croiser. Un écrivain (André Wilms), un peintre (Matti Pellonpää) et un musicien (Kari Väänänen) - comme un triangle mythologique où chaque face constituerait un profil stéréotypé : le fauché, l'amoureux, le ténébreux. Kaurismäki déconstruit l'artiste en un triptyque exclusif et indissociable : à trois, c'est comme s'ils étaient pleinement un. A ce titre Kaurismäki choisit pour les rôles trois de ses acteurs fétiches, qui sont comme autant de faces représentatives de son cinéma.
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| Les trois faces d'un personnage entier |
Ainsi, non seulement Kaurismäki regarnit le Paris de ses artistes, mais il en récrée aussi le lieu. Il va chercher Paris dans la banlieue de Malakoff : c'est là, en dehors de la ville-lumière, que le réalisateur retrouve Paris - son Paris, celui rêvé depuis le cinéma. Ce qu'on dit être Paris devient alors Paris, ce qui n'est pas sans sens, parce que le monde de Kaurismäki est celui où l'affirmation est souveraine. Les choses sont ce qu'on dit être, les gens sont ce qu'ils disent. En effet, tout est à prendre sur le sens littéral des mots, tout est exprimé sur le même ton - en ce sens la voix parfaitement monotone et rigoureuse d'André Wilms illustre à souhait l'esthétique de Kaurismäki. L'absurde nait de là, de l'écrasement des degrés de langage. Les exemples sont innombrables - c'est le cas lorsque Marx se fait poursuivre par le bras droit de son propriétaire à cause de son comportement tendancieusement frauduleux, il croise alors un policier et accuse le suiveur de vouloir braquer une banque, le policer sans poser de question embarque l'homme : tout y est pris au pied de la lettre. Il en découle que les sentiments sont réduits à leur plus stricte économie, la relation entre Rodolfo et Mimi nous le montre : il est impossible de faire une scène de ménage dans le cinéma du finlandais.
L'histoire n'y est plus importante - Kaurismäki lui donne cette allure de simple chassé-croisé des personnages -, sinon seulement dans la mesure où elle indique que ce langage sans relief y est inéluctable, indélébile. Langage qui ne nécessite pas d'ailleurs d'être su comme une langue pour être parlée : les acteurs finlandais (Matti Pellonpää, Kari Väänänen) semblent parler un français phonétique, comme s'ils ne le parlaient pas et l'avaient appris par coeur - d'où les accentuations toniques incongrues (quoi de plus superficiel qu'un personnage qui parlerait une langue qu'il ne connait pas ?). Le langage compressé au seul sens littéral façonne immédiatement le monde dans lesquels ces personnages sans épaisseurs évoluent : le Paris d'un décors de cinéma.
Kaurismäki semble ainsi vider l'histoire de sa trame narrative, desserre la main providentielle du narrateur, pour lui donner cet aspect performatif : les choses arrivent non par le bon vouloir du démiurge mais parce que les personnages les disent. Cela ne peut que nous amener dans cet univers où tout le monde serait dupe : le dernier qui parle est celui qui a raison.

